Il y a quelques temps, Xouille laissait un commentaire sur l'utilité des logiciels libres pour la préservation des images. Le sujet me paraît important parce que je crains qu'il y ait une énorme confusion à ce propos. Cette note est un peu technique, je m'en excuse par avance, mais le sujet en a besoin.
Tout d'abord je voudrais résumer mon point de vue sur le fond du problème, à savoir la conservation des photos numériques. C'est un problème complexe parce qu'il dépend de beaucoup d'éléments dont il est impossible de prédire l'évolution. Le premier d'entre eux c'est le support physique qui doit non seulement résister au ravage du temps mais aussi rester lisible à l'avenir (compatibilité avec le matériel à venir).
Un autre problème c'est le format du fichier. Il ne suffit pas que le fichier soit stocké sur un support lisible, il faut encore disposer d'un logiciel pour le lire et l'interpréter. Et c'est ce deuxième aspect qui est l'objet de cette note.
En quelques mots, je crois que pour garantir cette pérennité du fichier, il vaut mieux s'appuyer des formats pour lesquels une spécification est disponible publiquement. Que cette spécification soit payante ou pas, qu'elle soit ou non protégée par une licence est (en première analyse) secondaire. Quand on analyse plus en détail, la présence de brevets ou autres licences limitatives peut poser des soucis mais ces problèmes sont bien moindres que l'absence d'une documentation publiquement disponible.
Il me faut préciser que cette foi dans les spécifications publiées s'ancre dans plus de 15 ans d'expérience avec les normes de formats de fichiers (ISO, W3C, standards industriels). Elle s'ancre aussi dans l'expérience des bibliothécaires et autres archivistes. Le problème est complexe mais tous s'accordent à dire qu'un format de fichier accessible publiquement est une des conditions pour la conservation des données numériques. (Ré)-écoutez également cet épisode de Déclencheur.
C'est pour cela d'ailleurs que j'appelle les fabricants de matériels à publier les spécifications de leurs formats RAW.
Et le logiciel libre dans tout cela ? Appuyer une stratégie de conservation uniquement sur du logiciel est risqué parce que le logiciel crée des dépendances. Pour faire tourner l'applicatif, il faut telles versions du système d'exploitation qui sont compatibles. Mais ces versions du système d'exploitation risquent de ne pas être compatibles avec l'évolution du matériel (il faut un nouvelle version du système d'exploitation qui peut être incompatible avec le logiciel) ! Il faut donc conserver, outre le logiciel, le matériel en l'état. Enfin ce qu'on obtient est une boîte fermée, il peut être difficile d'en exporter un produit utilisable dans les environnements modernes.
La disponibilité du code source permet d'éviter partiellement le problème mais pas complètement parce que le code, écrit à un moment donné, va lui aussi dépendre de la présence de librairies, options de compilation et autres qui créent les mêmes dépendances. Espérer recompiler du code qui n'a pas été maintenu à jour 20 ans après c'est un peu illusoire.
Xouille note d'ailleurs qu'il faut idéalement s'appuyer sur une norme libre et un logiciel libre. Sur ce point, nous sommes d'accord : dans l'idéal il faut les deux. Mais s'il faut en choisir un seul, le format de fichiers est le plus important. Pour prendre un exemple très concret dans le domaine de l'image et bien que la qualité n'est pas franchement photographique, malgré les problèmes de brevets et de licences qui l'ont entouré, malgré le fait que la plupart des implémentations ne sont pas libres, je peux toujours aujourd'hui relire des fichiers GIF crées en 1987. Pourquoi ? Parce que les spécifications du format GIF ont été publiées.
Xouille poursuit par un exemple qui démontre en fait l'inverse de ce qu'il souhaite démonter : "En effet on peut imaginer que Adobe décide du jour au lendemain de ne plus supporter le PSD [...]. Le seul moyen de pouvoir exploiter les fichiers PSD serait alors de trouver une implémentation libre. Et quand bien même cette dernière ne compilerait plus, la liberté d'en étudier le code source, permettrait de s'en sortir." Non et non.
Non parce que si Adobe abandonne le support du PSD, les fichiers restent lisibles parce qu'Adobe en a publié les spécifications et on trouve donc un certain nombre d'implémentations (commerciales et libres d'ailleurs) sur le marché. Ainsi MacOS lit nativement le format PSD, via Aperçu par exemple. Il est faux de dire que, dans cette hypothèse, le seul moyen d'exploiter les fichiers serait une implémentation libre, il y a au contraire du choix... parce que les spécifications du format ont été publiées.
Quant à étudier le code source pour en déduire le format... cela revient à traiter le code source comme une documentation (et tout qui a déjà essayé de faire ce genre d'opération sait que c'est une documentation de mauvaise qualité). Il aurait été préférable de disposer dès le départ, et donc d'investir les efforts, dans une bonne documentation.
Est-ce à dire que le logiciel libre ne sert à rien ? Non. Une implémentation libre est un atout supplémentaire pour la pérennité des fichiers, ne serait-ce que parce qu'il contribue à fournir un supplément de documentation utile. Mais l'expérience le montre, s'appuyer sur du logiciel pour résoudre le problème de la pérennité des données nous entraîne dans des situations complexes. La meilleure garantie de pérennité est la disponibilité des spécifications complètes du format.
En conclusion, il faut faire pression sur les fabricants de reflex pour qu'ils publient leurs formats RAW.
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